Crans-Montana : Chronique d’une tragédie annoncée

Crans-Montana : Chronique d’une tragédie annoncée

Bien que le temps soit encore au recueillement et que nous sommes tous sous le choc de cette terrible tragédie, il est impossible de retenir notre colère plus
longtemps.

Pour nous qui sommes si attachés à la station de Crans-Montana, la nuit de la Saint-Sylvestre restera en effet comme l’une des plus sombres de l’histoire de la station. Un établissement festif, le bar-discothèque Le Constellation, dans lequel le soussigné a passé une partie de sa jeunesse, s’est transformé en quelques minutes en un piège mortel. Le bilan, encore provisoire, est effroyable : plusieurs dizaines de victimes, en majorité des adolescents et de jeunes adultes, et plus d’une centaine de blessés graves, dont beaucoup souffrent de brûlures sévères.

Les premiers éléments factuels de ce cauchemar sont désormais connus. Dans un sous-sol bondé, des cierges magiques, c’est-à-dire, sauf erreur, ce que l’on appelle des « volcans », fixés sur des bouteilles de champagne, ont été brandis à proximité immédiate d’un plafond recouvert de mousse acoustique hautement inflammable.
L’embrasement a été quasi instantané. L’évacuation s’est révélée impossible : un escalier étroit constituait l’unique issue réellement praticable, tandis qu’une sortie de secours aurait été obstruée ou dissimulée dans la salle des fumeurs. À cela s’ajoutent l’absence ou l’inefficacité des moyens d’extinction, ainsi qu’un personnel manifestement non formé à la gestion d’une évacuation d’urgence.

Tout indique qu’il ne s’agit pas d’une fatalité, comme on aimerait l’espérer, mais bien d’une catastrophe évitable.

Au-delà de l’émotion légitime et de la compassion dues aux victimes et à leurs proches, il convient désormais d’examiner avec rigueur les responsabilités. Car il serait trop facile de les limiter aux seuls exploitants, même si leur rôle est central.

Les propriétaires et exploitants du Constellation, Jacques et Jessica Moretti, ont repris l’établissement en 2015. Selon plusieurs témoignages concordants, ils auraient eux- mêmes procédé à des travaux d’aménagement, notamment à l’installation d’une mousse acoustique en polyuréthane au plafond, sans autorisations suffisantes et en violation manifeste des normes de protection incendie. Or, les prescriptions de l’Association des établissements cantonaux d’assurance incendie (AEAI), applicables dans l’ensemble du pays, imposent que les revêtements intérieurs des établissements recevant du public soient incombustibles ou, à tout le moins, difficilement inflammables (classes RF1 ou RF2). Une mousse non ignifugée constitue une violation claire des directives AEAI et favorise un phénomène de flashover, avec dégagement rapide de fumées toxiques mortelles.

Le passé judiciaire de Jacques Moretti, tel qu’il ressort apparemment de décisions pénales rendues en France dans les années 1990 et 2000, n’est pas non plus sans poser question. Tout en respectant la présomption d’innocence pour les faits actuels, il est légitime de s’interroger sur les conditions dans lesquelles un exploitant au parcours pénal aussi chargé a pu obtenir et conserver les autorisations nécessaires à l’exploitation non seulement du Constellation, mais aussi de plusieurs établissements accueillant un public nombreux, jeune, trop souvent même mineur, tant à Crans qu’à Montana et à Lens.

Mais surtout, la responsabilité ne saurait s’arrêter là. Les autorités communales et cantonales apparaissent, à ce stade, lourdement impliquées par le blanc-seing donné aux exploitants.

En Valais, la Loi sur la protection contre l’incendie et les éléments naturels (LPIEN) impose des contrôles périodiques stricts des établissements recevant du public. Les directives AEAI 13-15 exigent notamment au minimum deux issues de secours indépendantes, dimensionnées en fonction du nombre d’occupants, clairement signalées, éclairées et en permanence dégagées. Or, les éléments recueillis à ce jour – témoignages, vidéos, constats de survivants – décrivent un dispositif manifestement non conforme.

Les directives AEAI 19-15 imposent en outre la présence d’extincteurs en nombre suffisant, d’alarmes fonctionnelles et, pour les lieux à risque élevé, de systèmes automatiques d’extinction. L’absence de tels équipements, combinée à un personnel non formé, pourrait également constituer une violation de l’Ordonnance sur la prévention des accidents. Sans parler des portes qui, selon plusieurs sources, ne s’ouvriraient pas dans le sens de l’évacuation, ce qui est pourtant facilement vérifiable. Quel gâchis !

Les déclarations publiques des autorités communales, et en particulier l’incapacité du président de la commune à préciser la fréquence des contrôles effectués – « annuels ou biennaux » –, ainsi que son refus de répondre clairement aux questions sur les autorisations délivrées, sont pour le moins préoccupantes. Y compris lorsqu’il dénie à un journaliste alémanique le droit de lui poser des questions directes. Elles donnent l’image d’un système marqué par le laxisme, où les impératifs touristiques – à quoi est donc affectée la taxe de séjour ? – et économiques semblent avoir prévalu sur la sécurité des personnes.

L’ouverture d’une instruction pénale pour homicide par négligence et lésions corporelles sur la base des articles 117 et 125 du Code pénal suisse est un premier pas. Mais elle ne saurait être suffisante. L’enquête devra déterminer si un dol éventuel peut être retenu et, surtout, si des fonctionnaires ou des élus ont manqué à leurs devoirs en fermant les yeux sur des violations manifestes et répétées des prescriptions légales. C’est ainsi que d’autres dispositions pénales pourraient aussi entrer en considération, telles que, par exemple, les articles 312 CP (abus d’autorité), 314 CP (gestion déloyale des intérêts publics), 251 CP (faux dans les titres), 10 LTr (loi sur le travail), ainsi que des violations graves de la police du feu. La responsabilité pénale de l’État et de ses agents ne peut donc pas non plus être écartée par principe.

Cette tragédie dépasse le cadre d’un établissement ou d’une commune. Elle engage la crédibilité des autorités valaisannes et, plus largement, la confiance dans l’État de droit. Les victimes et leurs familles, tout comme les héroïques équipes de secours, ont droit à la vérité entière, sans complaisance ni faux-fuyants.

La mémoire de ces jeunes vies brutalement fauchées impose une exigence : que toutes les responsabilités soient établies de façon indépendante, sans lien ni même soupçon de lien de promiscuité entre les autorités judiciaires et communales, et surtout que de telles défaillances ne puissent plus jamais se reproduire. La transparence n’est plus une option. Elle est désormais une obligation.

Cedric Berger